Posté le 21.05.2007 par lasuitedemain
Il y a presque trois ans, dans une petite librairie tout près de la Gare de Lyon, j'ai eu l'honneur de rencontrer quelqu'un que j'admirais beaucoup : Amin Maalouf.
Evidemment, j'avais lu presque tous ses romans. Ce sont de véritables invitations au voyage dans un moyen-orient médiéval. Tous ses personnages, toutes les aventures, tous les buts des
personnages sont à eux seuls des contes. Le plus étonnant, c'est qu'au travers d'une époque et d'un pays aux cultures qui me sont inconnues, Amin Maalouf arrive à faire ressentir, sentir, frémir
au fil des mots.
- Il y a de la générosité dans les mots, donc de la générosité dans l'homme, me dis-je. Ca ne peut pas être autrement.
J'étais dans la librairie bien avant qu'il arrive, j'avais avalé en vitesse un sandwich à la brasserie d'en face, en choisissant soigneusement ma place. Un poste d'observateur avancé, une sorte
d'éclaireur. Et comme un soldat terré, j'essayais de réguler ma respiration et mes battements de coeur, de faire le moins de bruit possible. Ridicule, puisque les deux ou trois commerciaux à deux
tables de moi auraient pu couvrir une compagnie de chars d'assaut.
Je me demandais comment il était.
Grand ?
Petit ?
Qu'est-ce qu'il peut bien dégager ?
Si ça se trouve, il ne se remarque même pas, un anonyme parmi les anonymes.
Impossible ! Je chassais immédiatement cette idée de mon esprit. Un personnage comme lui ne peut pas passer inaperçu...
Et qu'est-ce que je vais lui dire, nom de Dieu ?
Je ne vais quand même pas faire la groupie de base ?!
- J'adore ce que vous écrivez, j'ai quasiment tout lu de vous...
Non, non, pas possible non plus. Pourtant, il faudra bien que je lui dise... C'est important pour moi qu'il le sache... Mais quoi d'autre ?.. Au travers de cette rencontre qui lui laissera aussi
peu de souvenirs qu'il marquera certainement ma vie, je ne peux pas être l'anonyme. Envie de le connaître, comme pour rattraper des années d'absence d'un ami, envie de savoir tout ce qui se
passe, envie de vivre cette absence de plusieurs années en un quart d'heure...
Je finis par me lever et rentrer dans la librairie choisir les ouvrages que je vais lui faire dédicacer. Je choisis soigneusement les "élus", quelques personnes triées sur le volet. Ca en fait
quand même quatre ! Bon, tant pis, j'assumerai.
Me retournant, je le vois monter les escaliers, discutant avec le libraire -visiblement un ami à lui. De taille très moyenne (encore plus petit que moi !), il est comme sur les photos :
débonnaire, et une grande humanité se dégage de lui, comme je me l'imaginais. Je règle mes ouvrages, j'attends un peu le temps qu'il s'installe, puis je m'approche de lui. Etonnamment, la
librairie est presque désert... Juste quelques personnes après moi.
- J'ai presque tout lu de vous, vos romans me font voyager comme rarement un livre m'a fait voyager, dis-je, la voix tremblottante. Je n'en reviens pas, j'ai réussi à sortir la pire des
banalités face à un auteur qu'on admire. Je m'en veux terriblement. Un à un, il me demande pour qui l'ouvrage est destiné, et il les signe, chaque fois avec son style bien à lui, une signature en
arabe comme enluminure. J'aspire des yeux les mouvements lents et précis, la bille qui trace millimètre par millimètre les lettres sur le papier.
- Merci, me dit-il avec un léger sourire. J'imagine ce qu'il pense : ça y est, je vais entendre cette rengaine pendant deux heures...
Gêné et m'étant humilié moi-même, je me défile, d'autant que d'autres personnes attendent. Je sors de la librairie et marche un peu, l'air hagard, en train de tourner et retour cet épisode
pitoyable face à un si grand homme.
Puis la lueur vient : j'ai failli oublier une personne chère à mon coeur à qui je souhaitais faire ce cadeau ! Je fais demi-tour et fonce à nouveau vers la librairie, en me disant que j'ai
certainement trouvé cette excuse pour me donner une seconde chance.
Face au rayon, plus grand choix, en tout cas plus dans une édition digne de ce nom. Qu'importe, je file à la caisse, et, un oeil sur Amin, à nouveau seul à sa table, je paie rapidement l'ouvrage.
Puis j'hésite à y retourner.
- Il va me prendre pour un malade, me dis-je. En même temps, ce sera certainement la seule fois que j'aurai d'échanger avec lui. Echanger, cette fois, et non pas bredouiller
comme un enfant devant la maîtresse dont il est amoureux !
Le laissant finir de parler avec son ami venu le voir et s'occuper de son confort, je retourne à pas lents mais déterminés. Cette fois, je ne me préoccupe plus de convenances. Arrivé face à lui,
un sourire gêné, je lui dis que j'avais oublié un ami. Mauvais départ. Puis, presque instinctivement, et parce que je n'avais pas aimé sa position assise face à moi debout -une différence de
hauteur tout à fait déplacée-, je m'accroupis. Cette fois à peine plus bas que lui, nos regards se croisent et échangent. Il perçoit ma gêne mais sent que j'ai envie de m'exprimer.
- Quels sont vos rapports avec le Liban ? Je sais que vous y êtes né, que vous y avez vécu, et que vous l'avez quitté pour des raisons personnelles... Y êtes-vous retourné, ou comptez-vous le
faire ?
La série de questions le surprend et le touche. Ses yeux passent de la surprise à l'émotion. A partir de là s'engage une discussion sur son passé (son dernier roman autobiographique s'appelle
Origines), sur ses rapports avec son pays d'origine, ses doutes et ses déceptions. Presque une demi-heure de discussion et l'on embraye sur ses projets, son avenir
proche en tant qu'auteur. Quelques dizaines de minutes de bonheur. Enfin, j'ai réussi à lui montrer que je m'intéresse autant à l'homme qu'à ses mots. Enfin, il le comprend et ouvre son coeur. Un
échange comme je l'espérais.
Puis vient le moment de la séparation. Je me relève -je ne m'étais pas aperçu que je m'étais appuyé de mes deux avant-bras sur la table- et lui tend la main en le remerciant chaleureusement. Et
là, sa main droite serrée à la mienne, sa main gauche vient enserrer la mienne comme une marque d'affection, comme quand on retrouve un ami cher. Au moment où j'écris ces mots, ma gorge se noue,
mon coeur accélère, et j'ai la chair de poule...
Je suis reparti le coeur léger, l'aura pleine d'humanité m'entourant et me protégeant presque. Jamais je n'aurais imaginé vivre ça. Jamais je n'aurais pensé arriver à partager un moment
d'éternité aussi intense avec quelqu'un pour qui je resterai un inconnu.
J'ai imaginé et rêvé, des dizaines de fois depuis, prendre ma plume et lui écrire. Pour lui dire à quel point cette rencontre m'a marquée. A quel point j'aurais souhaité le rencontrer à nouveau,
ne serait-ce que pour prendre un café, et resentir tout ça à nouveau.
Peut-être qu'un jour, je prendrai ma plume, et que j'aurai le courage de faire la démarche. Amin Maalouf est un grand homme, un grand humaniste, certainement l'un des plus
grands.
Commentaires Récents